Plus de bonheur à donner

2016-08-23-image-11Je passe environ une heure et demie par jour, hors temps de travail, sur mon PC (ca serait sans doute pareil sur un mac). Sur cette heure, le temps se distribue grosso modo comme ceci: 1/2 h d’infos en tout genre, principalement Facebook, le Figaro, quelques blogueurs du genre Koz Toujours (qui sort aussi des livres), Odieux Connard et Golden Moustache pour perdre du temps et quelquefois Linkedin, qui peut laisser voir des infos intéressantes. Et puis, en moyenne sur la semaine, 1/2h de cinématographie par jour. Reste 1/2 d’heure pour écrire, travailler sur Photoshop, envoyer des mails, gérer mon budget familial et tout un tas d’autres petites taches qui ont toutes leur importance

Je ne pense pas perdre mon temps, étant donné que les choses auxquelles j’ai accès par le biais du Web nourrissent mes réflexions, me motivent à penser, me cultivent et accessoirement me distraient de manière appropriée. Certes, je l’avoue, une part de ce temps passé est toutefois indéfendable si on raisonne en termes d’édification spirituelle, de vie morale, etc. On connait tous ce piège d’Internet qui, de pages en pages, de clics en clics, nous fait échapper au temps qui passe, dans une sorte de conspiration contre toute forme de vie intérieure. J’ai nommé ici Facebook qui, pour 1 minute d’infos moralement et intellectuellement satisfaisantes, nous aura tenu en laisse dix minutes avec des données aussi lourdes que le vent.

Mais la question qui me taraude au moment de cet article n’est pas celle-ci. Non, le vrai problème est que, même si la totalité de mon temps passé à naviguer sur le web était satisfaisante pour ma vie intérieure, ma vie spirituelle, mon édification intellectuelle ou ma satisfaction morale, appelez cela comme vous voulez, elle serait toujours amputée d’un aspect majeur essentiel au développement de ma personne. Mon temps de navigation est un temps pour recevoir. Ce principe, qui jalonne toute l’architecture du web, veut que son utilisation principale soit de l’ordre de la réceptivité.

C’est en remuant tout ça dans ma tête que je me suis pris une claque. Je me suis souvenu de cette parole du Christ. Plus de bonheur à donner qu’à recevoir donc. L’effet d’un coup d’arrêt dans mes pérégrinations intellectuelles nourries par le flot ininterrompu de mots, de verbes, de débats et de buzz sur la toile.

Ça fait drôlement du bien.

Vous me direz: rien de nouveau sous le soleil, des milliers de personnes ont déjà soulevé la question.

Oui, sur le web. Car sur le web, tout a été dit, fait, formulé, développé. Et tout a été lu à la va-vite, avant d’être partagé, cliqué, commenté. La plupart des gens qui commentent une action sur internet, c’est-à dire qui osent non plus seulement recevoir une info mais donner leur point de vue ne font malheureusement que nourrir la machine. Un peu comme cet article ici.

Ce qui ressort de tout ça pour moi en tout cas est au contraire empreint de sens et vient poser une limite au petit vélo de mon esprit + l’in(dé)fini du web. D’abord, la première conséquence est celle d’une volonté réveillée qui ne veut plus se laisser endormir dans une passivité molle et lache, se laissant guider par des algorithmes peu innocents.

Lire un texte est en effet, et je reviens sur ce que j’ai laissé entendre de travers plus haut (oh le filou), à savoir que nos temps de navigations sont principalement des temps de réceptivité. Ca, c’est ce qui se passe quand notre esprit s’éteint ou s’endort devant les possibilités de la machine. Mais lire est un don de soi et si Internet fausse notre faculté, alors il vaut mieux de mettre en veille l’écran et d’ouvrir un bon bouquin, avec des pages à tourner et l’impossibilité complète de zapper.

La deuxième conséquence est celle que connait tout être humain naturellement constitué. Lire vraiment met en branle nos facultés de dialogue. Lire c’est dialoguer, et si, comme le disait Kant (oui, j’ai fait de la philo), on ne pense jamais seul, c’est bien parce que la pensée mise en route est toujours à la recherche d’un autre avec qui parler. Et dialoguer c’est donner de soi.

Vraiment Facebook est pervers en fait. Mais c’est là que je suis désespérement (du point de vue du web marketing) optimiste: l’esprit humain sera toujours plus puissant qu’un algorithme.Et le Christ me donne raison: il n’aurait jamais osé une telle maxime s’il n’avait pas eu une confiance inébranlable en l’homme. Et lui, qui l’a créé, ne fait pas confiance bétement. Il sait.

L’araignée ne nous aura pas, les amis.

 

 

 

Joyeux Noël

Avec un jour de retard, je prends le temps de souhaiter à chacun d’entre vous un Noël habité d’espérance, de paix et de joie, sans doutes les qualités les plus intimement liés au mystère célébré ce 25 décembre.

Et je ne vois pas de meilleure voie pour vous souhaiter Noël que de me laisser aller à quelques pensées sur ces vertus. Sans doute, la plupart d’entre vous a, comme moi, tout un tas de lumières intérieures durant ces jours, sources d’un bonheur profond. Mais comme dit Christopher Mc Candless, « le bonheur n’est réel que partagé ».


Donc voici:
L’espérance, dont on pense souvent que c’est une grande vertu, si grande toutefois qu’elle cède facilement le pas face aux difficultés de ce monde. On la confond alors souvent avec la naïveté, l’imbécillité heureuse ou encore une espère de regard irréel volontaire, une tentation de nous échapper des réalités douloureuses de l’existence.
Fort heureusement, il y a le mystère de Noël qui vient nous éclairer sur ce qu’elle est vraiment. L’espérance est fondée dans l’adhésion confiante à l’incarnation de Dieu sur terre. Cette incarnation qui se réalise à chaque fois que nous ouvrons notre cœur et fixons nos regards sur ce mystère. Ce qui est arrivé il y a deux milles ans advient constamment dans nos vies par la grâce de notre baptême et de notre prière. L’espérance est un regard qui prend en compte la réalité de la venue de Dieu au milieu de réalités parfois si douloureuses.
On ne s’évade pas en espérant mais on laisse Dieu entrer et changer la donne. On ne fuit pas la souffrance mais on la vit dans la confiance en ce Dieu qui habite en nous, qui la traverse avec nous.


Et voilà qu’arrive instantanément en nous la deuxième vertu de Noël: dans l’espérance, le cœur humain trouve la paix. Je souffre certes mais je ne suis plus seul. Ce que nous révèle Noël et la naissance de Jésus, c’est qu’on ne saurait se donner à soi-même sa propre paix. Notre paix nous vient non pas d’ailleurs ou d’une quelconque technique ou des circonstances agréables ponctuant notre vie. Notre paix vient de Lui, qui nous a créé, nous aime et veut être proche de nous. Notre paix découle de notre proximité avec Dieu aimant, dans le bonheur comme dans la souffrance.


Et enfin, la joie. Une vertu qui est principalement connue pour son caractère ponctuel, irrégulier, incontrôlé. Les joies que nous éprouvons sont souvent des surprises. Celle de Noël en est une. Certes elle revient chaque année. Certes, on essaie de l’agrémenter de cadeaux et de bons repas. Certes on la double d’un nouvel An pour bien s’en remplir avant de reprendre nos habitudes quotidiennes. En fait est-ce vraiment de la joie?
Là encore, Noël vient nous surprendre. La joie de Noël, c’est la joie des bergers au cœur d’une nuit d’hiver, celle de Jésus qui naît au milieu des animaux, dans la paille. La joie de Noël est une joie pauvre, une joie sans artifices. Dans notre siècle marqué par le consumérisme. Noël est une claque. La joie est le fruit d’un détachement. Détachement des biens éphémères de ce monde qui ne peut se faire qu’au prix d’une rencontre avec Dieu naissant pauvrement, sans toutes ses gloires.


Sur ce, je vous laisse donc un joyeux Noël rempli de joie, de paix et d’espérance. Que ces vertus se prolongent en chacun de vous bien au-delà des fêtes de ces jours

Chante, rossignol, chante

Voila! Nous y sommes! A moins d’un an de la fin du mandat présidentiel actuel, la ronde politicienne a commencé. C’est sans doute une nécessité pour la démocratie que ce bal de déclarations intempestives et de manœuvres jusqu’au-boutistes.

La dernière en date n’est pas la moindre. Voila que le PS (Laurence Rossignol en porte-parole, qui croit qu’elle parle de son plein gré) décide de partir en guerre encore une fois contre les tentatives d' »entrave à l’IVG » de certains sites internet.

Je vais m’abstenir de rentrer dans un débat de fond car la question ne me semble pas être là. On sait bien depuis longtemps que le droit à l’IVG est un mantra idéologique qui ne souffre aucun débat chez nos amis socialistes. Un genre de sourate, en somme.

Je me contenterais juste de relever l’axiome soutenant la vision idéologique de ce combat « pour le droit des femmes »: dédramatiser l’IVG pour mettre fin au sentiment de culpabilité que ressentent ces dernières, thèse soutenue par un rapport du HCEFH 2013. On voit bien l’idée implicite et jamais exprimée par nos ayatollahs: L’IVG ne pose pas de problèmes moraux donc la culpabilité à son propos n’a aucun sens mais reflète seulement l’oppression des femmes par une société archaïque.

Mes cheveux se dressent sur la tête devant une simplification si abusive de la maternité et des rapports des femmes à leur fécondité…

Passons à autre chose;

La vérité du moment n’a en fait pas grand chose à voir avec cela. Ce qui se joue ici est bien plus terre à terre qu’un combat de société. Il s’agit pour la gauche de recentrer ses forces, rassembler ses troupes autour d’un sujet consensuel et bien de gauche, à un an de la présidentielle. Deux raisons soutiennent ce mouvement politique de la majorité: la gauche est en panne de mobilisation, ne produit rien qui donne du relief à sa politique. De plus, elle sent que c’est bientôt la fin. Alors, se souvenant des retombées positives de la légalisation du mariage homosexuel, elle tente de relancer une dernière fois la machine idéologique et politique en faisant advenir dans la loi un texte significatif qui lui permette de laisser une trace dans l’histoire politique du pays. Ça aura en plus l’avantage de remobiliser les troupes avant la bataille campagne présidentielle.

C’est purement arriviste. Et ça souligne un grand mépris des adhérents et défenseurs de cette idée. Car en fait Laurence Rossignol, à mon sens, se fiche pas mal des problèmes éthiques engagés. L’IVG aujourd’hui pour les élites politiques de gauche n’est plus un sujet sociétal mais une carotte pour mettre en mouvement les ânes militants du PS. Vu le tournant libéral et la très mauvaise opinion des français concernant la politique hollandienne (enfin c’est ce que disent les sondages, pour ce que ça vaut), c’est presque la dernière chance.

Mais je m’alarme sans doute pour rien: il ne faut pas s’affoler comme si les politiciens n’avaient pas d’idées pour remobiliser. Il y a aussi des idées novatrices dans la gauche parisienne (n’oublions pas la droite qui sait en faire des belles aussi): naturisme, salles de shoot, Europacity, et j’en passe.

Bref, bafouons la liberté d’expression (je renvoie vers Dominique Reynié et Erwan le Morhedec pour approfondir), brocardons les problèmes moraux posés par l’IVG, en adoptant une réponse uniquement permissive, évitons toute piste de réflexion alternative pour protéger les femmes, les familles, créons le buzz pour occuper tout le monde.

Encore l’occasion d’huer notre slogan républicain, tiens…

« La politique est morte, vive la politique! »

 

 

Après Nice…

A la Une: Christ en croix (v. 1540), Angelo di Cosimo, dit le Bronzino. Visible au Musée des beaux arts de Nice.

Christ en croix (v. 1540), Angelo di Cosimo, dit le Bronzino. Visible au Musée des beaux arts de Nice.

Après Paris, Nice aussi a connu son drame. Et derrière ces victimes innocentes venues fêter leur pays, c’est la France qui est une nouvelle fois meurtrie. Du fond de la Bretagne, je prie pour les niçois touchés par le drame.

Pour ma part, cette année qui a vu par deux fois la mort frapper des innocents est aussi celle ou mes deux filles ont vu le jour. Le hasard des chiffres a voulu, m’a fait remarquer ma femme hier soir, qu’elles naissent le 14 septembre, tout juste deux mois avant le Bataclan (à un jour près) et dix mois avant Nice. Je ne suis pas friand de ces coïncidences numériques qui font voir à certains des signes d’un destin inéluctable, genre cartomancie et autres boniments. Et je ne suis pas non plus friand de l’idée de ramener à mon petit monde familial un événement qui affecte bien au delà de la sphère privée notre pays tout entier.

Cependant, cette remarque de ma femme a eu le bon goût de me rappeler une autre corrélation plus spirituelle et qui fait profondément sens face à l’année dramatique qui vient de s’écouler. Le 14 septembre, jour de la naissance de mes filles est aussi celui ou l’on fête dans l’Église la Croix Glorieuse. Si cela nourrit l’espérance de mon cœur de père pour la vie de mes filles, m’assurant qu’elle sera heureuse avec le Christ malgré les souffrances, cela nourrit aussi mon espérance et ma vision des choses face à ce terrorisme pouvant provoquer chez tout un chacun des sentiments bien contradictoires.

On pourrait bien sûr s’époumoner et enrager du laxisme apparent de l’Etat qui laisse courir sur notre territoire des prêcheurs haineux et des bandits de grand chemin. On pourrait aussi aller acheter une arme pour être prêt à faire nous-mêmes justice face à ces barbares. D’aucuns diraient que la seule réponse à la violence est la violence, en y mettant toutes les nuances pour faire passer agréablement l’idée.

Mais le souvenir de cette fête de la Croix Glorieuse nourrit, à mon sens, une vision plus efficace face au mal et sa forme la plus terrifiante aujourd’hui, le terrorisme islamiste meurtrier.  Le Christ sur la Croix pardonne à ses ennemis et c’est là un élément central du chemin de rédemption auquel le Christ nous invite. En le suivant, nous échappons, c’est la chose la plus évidente, à notre capacité de destruction massive.

En effet, tout en refusant l’angélisme d’un pardon béat, je dis, à la lumière de cette croix glorieuse, qu’un piège se dessine qui nous enferme dans l’enfer de cette violence si nous n’y prenons garde.

Il ne s’agit pas là de se dédouaner de la souffrance des victimes et du danger que représente pour la société un islamisme rampant dans la haine.

Mais, bien au contraire, regarder la Croix, c’est surtout, plus que de se déculpabiliser et faire de l’angélisme, l’occasion de voir plus loin. Le Christ sur la croix s’offre pour notre salut manifestant ainsi un amour qui va jusqu’au bout pour sauver ceux qu’il aime. Le Christ sur la Croix est pleinement responsable et c’est cette responsabilité aimante que le terrorisme cherche à détruire, responsabilité fondée chez Jésus sur le double amour du Père et des hommes.

Au baptême, chaque chrétien est appelé à vivre cette responsabilité dans la lumière du Christ crucifié. Mais même en deçà du baptême, chaque homme porte en lui cette responsabilité intrinsèque à sa nature et est appelé à l’assumer, qu’il soit croyant ou non. La chance du chrétien est d’avoir accès à la communion avec Jésus qui peut donner à l’homme les grâces nécessaires pour assumer pleinement cette mission, en nous libérant des envies mortifères qui nous rongent (envie de se faire vengeance, envie d’exclure, envie d’abandonner face à la terreur, envie de se planquer ou de fuir ses responsabilités par peur du danger).

Concrètement, ce que le terrorisme veut détruire en nous, le souvenir du Christ s’offrant sur la Croix le redresse. Face au terrorisme, la vraie réponse est celle d’une responsabilité croissante envers notre prochain et d’un développement exponentiel de notre solidarité envers les victimes de tout ordre. La nation franque a fondé sa conscience du droit et de la cohésion sociale pendant 13 siècles sur les commandements du Christ. En bon français, nous devons, plus que de sombrer dans une vindicte de mauvais aloi, retrouver cette responsabilité sociale qui protège les uns et les autres d’une stupide violence qui n’a jamais sauvé personne.

A ce titre, même si cela semble encore être un bel écran de fumée qui vient très tard, j’avoue que la démarche gouvernementale voulant solliciter les réservistes pour soutenir des forces de l’ordre passablement épuisées, nous met sur la route. Mais comme le souligne Alexandre Jardin et bien d’autres, c’est à chacun de nous qu’il incombe de faire vivre cette cohésion sociale qui ne saurait trouver de solidité dans les seules démarches politiques, aussi pieuses soient-elles.

Voila donc ma réaction. A l’ordre de la terreur, il faut substituer celui de la charité active et responsable. Associations, entreprises, démarches individuelles, actions de solidarité, engagement dans la réserve, les potentialités qu’offre notre pays sont énormes pour juguler la violence mais inutiles si nous refusons de donner, à l’image du Christ, un peu de notre personne pour faire tourner la machine. Si nous ne faisons pas cela, tout ce que nous pouvons dire sur les réseaux sociaux, à la télé ou au comptoir, c’est du vent.

A la Une: Christ en croix (v. 1540), Angelo di Cosimo, dit le Bronzino. Visible au Musée des beaux arts de Nice.

Le monde au défi

Dans nos sociétés occidentales, l’homme a cessé de travailler et d’édifier le monde en vue de glorifier son créateur. La société sécularisée dans laquelle nous vivons ne souffre plus d’être gouvernée par des idéaux, des principes dont Dieu est tout à la fois l’inspirateur et le garant.

Le travail notamment, par lequel l’homme habite le monde a aujourd’hui pour finalité, selon son objet, l’accroissement des richesses, la renommée, l’obtention de pouvoirs sur les gens.

Parce que Dieu et l’ordre évangélique que Jésus nous a légué n’est plus au principe, l’action humaine perd deux aspects qui ont fondé la civilisation d’où nous sommes issus : sa vocation à ériger un monde de communion et son ordre.

L’ordre caractérisant la dignité du travail est de fait issu de sa vocation. Toute chose tire sa croissance et sa vertu de son principe. Ainsi d’un arbre qui a en lui-même un appel à aller puiser au plus près du ciel la nourriture pour ses branches va organiser sa croissance en fonction de ce but, ainsi du travail : destiné à ériger un monde commun ou les hommes puissent prospérer ensemble sous le regard de Dieu, il doit trouver un ordre clair. Le chaos ne produit jamais du commun et il n’y a pas de croissance sans ordre.

Une société qui se passe de toute référence à son Créateur, in fine, tue dans l’œuf toute possibilité d’un monde commun. Ce commun en effet, s’il ne vient pas d’en haut, ne peut pas venir d’en bas. Pris dans la tourmente du siècle, certains esprits de ce siècle usent et abusent d’ersatz  de communion en étant toutefois bien conscients de la précarité d’une telle vision, en liant le commun à des réalités inférieures à l’homme. Mais ces ersatz ne peuvent réellement créer du commun au sens propre du terme car ils ne contredisent l’égoïsme humain, péché des origines que dans les circonstances de son application et non dans son principe même.

Ayant mis de côté l’idée chrétienne d’une communauté universelle de destin, principe selon lequel la communion terrestre entre les hommes est appelée à déboucher sur une communion universelle et éternelle en Dieu, en tentant vainement de la séculariser, nous nous plaignons à tort de ne voir dans notre monde que des simulacres de communion.

Alors nous nous rassemblons sur les places publiques pour en débattre ce qui ne saurait être critiquable. Pour ma part, j’ai dans ce débat quelques réflexions, fruits de mes lectures récentes. Trois options, face au défi du monde, jalonnent ici ma réflexion

 

Survivre

Je fais référence au dernier ouvrage d’Hubert Védrine, Le monde au défi,  (toute ressemblance avec le titre de ce blog étant fortuite). Cet ouvrage relate l’illusoire réalité du terme constamment usité de communauté internationale et les solutions pour répondre à ce problème. L’idée de l’auteur est simple, pertinente et correspondant bien à la réalité du monde dans lequel nous vivons: La communauté internationale n’est pas une réalité mais un objectif et cet objectif ne peut être réalisé qu’en se référant à un commun primaire, la prospérité de la terre, la sauvegarde de la planète. C’est un résumé très bref d’un ouvrage somme toute bien écrit.

L’idée est séduisante et même rassurante. Elle soulage notre conscience sociale et individuelle de ses crimes égoïstes et de la formidable course en avant de nos sociétés industrielles, libérales et consommatrices. Elle donne de l’espoir. Mais pour ces mêmes raisons, elle est profondément pernicieuse.

En somme, l’espoir de l’homme pour continuer à vivre et prospérer sur cette terre dans une communauté réside dans le fait que nous y serons obligés, poussées par la possible désagrégation de notre écosystème à limiter nos égoïsmes. Ce n’est donc pas tant d’une communauté de vie que nous parlons ici mais d’une communauté de survie.

Or le monde n’a pas été créé pour survivre. L’homme, également, n’a pas été créé libre et responsable pour, in fine, perdre cette liberté. Viser le dénominateur commun pour réunir n’est jamais un bien. Au mieux un moindre mal.

 

Transcender

D’une certaine manière, on retrouve derrière cette vision de l’histoire défendue par Védrine un autre aspect en plein développement actuellement de nos sociétés, à savoir leur automatisation galopante. Elle nous renvoie à un autre type de réponse, tout autant illusoire, au désir de paix et de communion qui habite l’homme : confiant à nos machines la garantie de l’ordre social (algorithmes analysant nos communications, drones et caméras surveillant nos allées, moyens de locomotions nous permettant de voyager passivement, prenant le relais de notre vigilance, réalité augmentée), nous désertons le monde dans lequel nous vivons. Nous n’habitons plus le monde. Dès lors la communion tend à se virtualiser. Policée et convenable, elle n’en est pas moins fausse. A ce sujet, c’est d’ailleurs encore plus sombre que l’idée vedrinienne. Venant de finir à ce sujet un ouvrage intéressant de Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie, je ne peux passer sans faire référence à sa question : voulons-nous vraiment le monde que nous vivons ? Cette question fait trembler lorsque, avec Hunyadi, on prend conscience que notre monde qui s’étiole, qui se délite est bien dans son aspect collectif et systématique le fruit d’initiatives individuelles voulues.

Nuit debout, les Veilleurs, les tendances écolos de plus en plus médiatiques semblent être prophétiques en ce sens en ce qu’ils font entendre d’autres besoins, d’autres aspirations que celle de construire un monde contraint, survivant et automatique. Mais, à mon grand regret, je dois le reconnaître, ces événements sont inopérants car toujours à la marge.

A ce titre, si la position de Védrine n’est pas satisfaisante, elle a au moins le mérite d’être pragmatique et réaliste, à la façon d’un moindre mal.

D’où cette triple option, (ce triple défi pour reprendre la terminologie d’Hubert Védrine), que tout un chacun et notamment nos responsables politiques devrait prendre le risque d’étudier : défendre un monde en survivance parce que c’est mieux que rien (survivalisme) produire des outils nous permettant de nous  préserver au maximum de sa désagrégation en se répétant sans cesse « jusqu’ici tout va bien » (transhumanisme)  ou œuvrer à une communion vivante des hommes dans le respect de la création, impliquant une prise conscience de ce qui nous rassemble non par le bas mais par le haut, notre vocation d’enfants d’un même Père ? (vie évangélique)

J’admets, la tournure des propositions est biaisée. Mais pour ma part, je sais ce que je choisis.

 

Sanctifier

Il convient de préciser ce qui, dans l’idée de vie évangélique, permet de donner toute sa mesure à des initiatives qui, sans ce recours, ne peuvent déployer toutes leurs potentialités.

C’est en vertu d’un héritage souvent ignoré, autrefois puissant que la vie chrétienne peut se réclamer d’une fécondité réelle dans son action. Avec tous les poncifs intégrés depuis deux siècles sur la « sombre période du Moyen-Age », l’âge de l’Eglise, âge révolu, on omet de voir, en s’approchant que toutes les innovations scientifiques, technologiques, sociales et les progrès moraux prennent source dans ces mille ans qui séparent la chute de Rome et la Renaissance. J’ai bien dit que le progrès prend source et non qu’il se réalise. Mais plus encore, l’homme du XXIème siècle qu’il le veuille ou non est tributaire d’une rupture dans l’histoire, qu’il souffre encore par son calendrier.

Lorsque l’on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va et c’est l’erreur des deux premières options : occulter ce qui nous fonde pour fuir en avant, à rebours d’une vie enracinée dans l’Esprit.

Et c’est bien là le deuxième impact majeur de l’Evangile sur l’action humaine : s’il enracine historiquement, il fonde spirituellement nos actions. La prière, la méditation des Ecritures, la liturgie, ces trois aspects de la vie chrétienne qu’on qualifie parfois d’ésotériques, inaccessibles sont un ressort puissant pour l’action car ils ressourcent la vie intérieure. Bien sûr, la plupart de nos contemporains accorde peu de crédit à l’idée qu’aller à la messe ou prier chaque jour un petit temps change profondément la donne. Il faut opposer à cette ignorance (parfois la nôtre) la claire conviction de la présence fortifiante, apaisante, aimante du Christ en nous et pour cela, en vivre, se laisser habiter par la pratique régulière des trois moyens cités ci-dessus, et agir en conséquence.

 

 

 

L’accent vous va si bien

A l’heure ou peut-être, finalement, va se mettre en place une réforme signée il y a 28 ans, je me sens pris d’un mal circonspect. Mes sourcils se haussent en accents circonflexes raides à faire pâlir nos aïeuls du fond de leur sépulcre.

Il me semble qu’on ne met pas assez les points sur les i dans cette affaire qui sent l’o(i)gnon. Etant donné que ces évolutions de mots ont été dûment validées par l’Académie Française, à la différence de la novlangue qu’on voit poindre de manière absurde dans les documents officiels de l’Education nationale, il n’ y a aucune raison de s’énerver.  Ce qui me semble plutôt malvenu est la surenchère médiatique que l’on donne à cette question.

Si l’Education Nationale veut mettre en place des lois signées il y a 26 ans, on ne peut lui reprocher, au mieux, pourvu qu’on soit tatillon, et j’en suis, sur un ministère qui nous embête plus qu’autre chose, avec toutes ces réformes douteuses et mal ficelées, d’user de cette réforme comme d’un écran de fumée masquant son incompétence.  Mais, si l’on veut vraiment pinailler sur la mort de l’accent circonflexe, et sur d’autres mesures nous paraissant tenir de la novlangue, il convient d’aller d’abord lire ceci; on aura au moins les éléments nécessaires pour se faire en toute intelligence un avis. Je le dis d’autant plus qu’avec la mode du partage intempestif sur les réseaux sociaux, on manque souvent d’un discernement pourtant nécessaire sur la place publique. Et Facebook en est une.

Enfin, sur les questions de fond, ayant donc lu le document précité, je dois avouer ne rien trouver à y redire. Le conseil supérieur de la langue Française, sous la présidence de Maurice Druon, immortel renommé, peut être prise au sérieux dans son travail conjointement mené par des « professeurs, grammairiens, linguistes, correcteurs, éditeurs de dictionnaires « .

Pour ce qui est de l’accent circonflexe, il faut avouer que la modification de son utilisation ne fait aucunement question, à mes yeux. Elle est fondée en raison, comme on peut le voir dans le document de l’époque. Et, en réaction au twitt chatouillant de @Landeyves, la blague ne marche pas. Pas plus que la colère provoquée par la mauvaise compréhension de la règle: hôpital et bête gardent leurs accents, rassurez-vous.

Il ne faut donc pas tout confondre, dans le combat légitime qui opposent les tenants d’une langue noble et historiquement fondée et ceux qui prônent à tout va la destruction anarchique de notre syntaxe et notre grammaire, au prétexte d’un progressisme outrancier (ici ou ici) que l’Académie française se garde bien d’entériner.

A la Une: L’Académie (1640) – Louis le Nain

De la nécessité d’expliquer

C’est d’abord à propos d’immigration que ces réflexions me sont venues. Le 31 décembre, de nombreuses femmes étaient victimes d’agressions sexuelles dans les rues de Cologne. Passées sous silence dans un premier temps, ces agressions se sont révélées préparées en amont, poussant la police à faire le rapprochement avec une manœuvre connue au moyen-orient, le taharrush gamea, harcèlement sexuel des femmes par les foules.

Les médias, intellectuels et politiques ont assez surenchéri sur la barbarie d’un tel phénomène. Notre premier Ministre finit par mettre fin au débat (qui n’a jamais commencé): « Expliquer c’est déjà un peu excuser ». Ces propos d’une naïveté incroyable sous-tendraient qu’en réalité,face à la barbarie, le bon sens du peuple français suffit. Rien n’est plus faux aujourd’hui. En réalité, le « bon sens » qui voudrait qu’on distingue aisément le bien et le mal fait gravement défaut. Il est vide là ou il devrait être consistant.

A l’instar de Jean-Claude Guillebaud, dont un ouvrage sur la question vient de sortir, ou encore de Pascal Bruckner, pointant du doigt dans le Figaro de ce week-end la faiblesse de la pensée occidentale face à « cette barbarie », nous ne pouvons pas espérer prolonger davantage cette « parenthèse pacifique de 70 ans » (dans nos pays tout du moins), si nous ne prenons pas le parti de comprendre que le droit et le bon sens se construisent, s’apprennent, se défendent et s’expliquent.

Nous sommes aujourd’hui, plongés dans une ligne Maginot de la pensée droite et juste, que nous pensons inviolable, à tort. L’exemple suivant le souligne de manière affligeante

Hier, invitée sur le plateau du Supplément, la ministre de l’Education Nationale a assisté à un reportage sur l’association Barakacity, à laquelle appartient l’humanitaire Moussa Ibn Yacoub, actuellement détenu au Bangladesh. L’ONG était représentée par son président, Idriss Sihamedi, lequel déclare explicitement refuser de serrer la main aux femmes, ne condamne pas explicitement Daesh et laisse bien voir derrière ces louvoiements l’ambivalence affolante des mouvements humanitaires islamistes. Le terrifiant n’est pas tant là que dans la non-réaction de Najat Vallaud Belkacem, qui se contente de dire qu’elle ne partage ce point de vue.

Là est bien le drame. Najat Vallaud Belkacem admet qu’il y a une divergence de points de vue mais se retient bien de défendre le sien becs et ongles et même toutes griffes dehors. Face à un islamisme conquérant, les responsables politiques n’opposent que des atermoiements. Pourquoi donc cette femme prônant le féminisme et l’égalité s’est-elle abstenue, avec tout l’art du langage qui est le sien, de rentrer dans ce bonhomme pour lui expliquer en quoi son propos est stupide et méprisant pour la nature humaine, le dieu de l’islam dont elle-même se réclame. Je pense qu’en réalité, cette personne politique comme beaucoup d’autres, se voile la face devant la réalité par idéologie et électoralisme autant que par une tolérance idiote.

Je comprends donc bien d’une certaine manière la réaction de Manuel Valls devant le Criff. Quoique maladroit et teinté de laïcisme, son rejet d’une pétition signée, entre autres, par des personnes soupçonnables d’un islamisme rampant à l’abri des regards pourrait être comprise. Malheureusement, Manuel Valls est encore victime d’une vision tronquée des choses. Ce qu’il faut combattre, ce n’est pas l’ingérence religieuse dans la société mais l’influence islamique, issu d’un islam radical que par ailleurs, nos politiques étrangères financent. Ni le judaïsme ni le christianisme n’ont à voir avec cette histoire. La laïcité véritable est celle qui consiste à mettre au pas les velléités islamiques. Se contenter de les définir comme des barbaries sur Twitter ne convaincra personne.

L’islamisme est une vision démesurée du rapport à Dieu et aux hommes, pétrie de concepts absolus, sans aucun rapport au temps et à l’espace. Nous sommes face à un universalisme totalitaire qui ne peut souffrir d’aucun aggiornamento. De la même façon qu’en 1939, les armées de jeunes allemands nourris au pangermanisme hitlérien ne pouvaient pas penser autrement qu’en terme de conquête et de domination leur rapport au monde, les radicaux islamistes (je ne parle même pas des djihadistes qui ne sont qu’une avant-garde d’un courant social bien plus profond) tels que Idriss Sihamedi ne s’arrêteront pas avant d’avoir conquis l’espace public avec leur vision du monde.

Il est évident que l’immigration massive qui nous vient de Syrie et d’Irak compte une grande partie de populations chrétiennes, yezidis, chiites qui n’ont pas d’autres solutions. On pourrait imaginer accueillir bien davantage de personnes. Mais aujourd’hui nous n’accueillons pas. Pour accueillir quelqu’un, encore eut-il fallu que nous recevions chez nous et que cela soit clair. Mais dans nos habitudes multiculturelles et tolérantes, dire « nous » c’est ne rien dire du tout. La volonté de certains pays de redresser des murs de barbelés, malgré le caractère absolument inefficace de telles mesures, le montre bien. Incapables d’imposer à l’autre une culture et des règles précises, nous n’avons comme seul choix que de le rejeter à la mer. Nous ne pouvons pas accueillir parce que nous ne savons pas dire qui nous sommes, malgré notre « bon sens » et notre droit européen.

Ce phénomène de désagrégation de l’identité européenne face aux « barbares » venus d’ailleurs est tel que le mot de Valls : « expliquer c’est déjà un peu excuser » est un formidable aveu d’impuissance face à ceux qui veulent conquérir et défaire « le peuple de la croix ».

En réalité, expliquer n’est pas excuser. Expliquer, avec toute la force d’une pensée occidentale qui n’a pas à rougir de sa droiture, c’est combattre. Et ne pas se contenter de communiquer sur un plateau télé que, quand même, on n’est pas d’accord, sans être capable de définir ce « on ».
A la Une: L’Ecole d’Athènes (1509) – Raphaël

Entre la vie et la mort

On le sait, les réformes ne sont jamais des finalités mais des paliers. Il en est ainsi dans notre démocratie moderne qui se fait un devoir d’être en progrès constant.

Précieuse et honorable posture que celle qui consiste à ne jamais se satisfaire du monde tel qu’il est. Mais voila, une fois dépassée l’idéalisme émerveillé d’une telle attitude, on est forcé de le reconnaître, vouloir tout changer, c’est ni plus ni  moins qu’un profond refus de notre condition. Et là c’est l’amalgame. Entre la maladie et la peine physique, entre le meurtre et la mort, entre le plaisir et la luxure, entre l’érudition partagée et l’éparpillement numérique, entre l‘ouverture à l’autre et le mépris des siens.

Ce sont les réflexions qui me viennent quand je lis, suite à sa nomination à la tête du centre national des soins palliatifs et de la fin de vie, Véronique Fournier dans Libération (journal décidément passionnant…). Ainsi déclare-t-elle que le corps médical doit en finir avec l’hypocrisie et assumer l’intention de mort. Il est vrai que, dans la droite ligne de la loi Léonetti, les médecins peuvent décider d’arrêter l’hydratation et l’alimentation d’un patient en fin de vie, dans un cadre strict et que les souffrances provoquées ne peuvent qu’indigner le corps médical, les familles et la société tout entière.

Le législateur en a bien conscience, lui qui a donc acté la possibilité d’une sédation profonde dans ces cas douloureux permettant une mort dans le sommeil. C’est cette hypocrisie que dénonce Véronique Fournier en prônant une intégration, dans un cadre strict, à la loi de la possibilité d’accompagner vers une mort euthanasique.

Entendant la problématique dans cette logique, force est de constater que son appel à une plus grande cohérence est approuvable. Mais le problème vient du fait que cette logique elle-même dans laquelle nous sommes engagés est en soi sans fin. C’est une marche en avant qui ne saurait s’arrêter au stade qu’elle réclame de ses vœux. Décider d’autoriser, dans des cas très précis, la mort euthanasique n’est qu’une façon d’ouvrir le débat pour l’amener finalement à l’étape suivant: l’euthanasie-liberté.

Véronique Fournier ne s’en cache d’ailleurs pas. Pour elle, la mort n’est pas exclue du projet libéral. En ce qu’elle fait partie de la vie humaine, elle doit être protégée de tout caractère normatif qui voudrait que l’individu n’en soit pas maître.

Face à cela, il faut le dire: cette idéologie libérale est profondément aliénante, dans ce domaine comme dans d’autres. En effet, par un double coup, elle enferme l’individu dans la responsabilité solitaire de sa propre mort en même temps qu’elle le soumet à des impératifs extérieurs à lui.

En effet, sur le premier point, je défends l’idée qu’on ne peut être seul responsable de sa propre mort. La modernité, l’avancée de la science médicale nous laisse croire, mais c’est une illusion, que nous pouvons choisir le moment et les modalités de soi-même pour soi ou pour autrui. Mais ce faisant, elle nous isole d’une conscience solidaire qui a toujours été le corollaire, jusqu’à il y a peu de la mort humaine. On ne meurt pas seul, on meurt en tenant la main de ses proches. Et quand on mourait seul, c’était un drame. Il fallait alors bien une foi puissante autant que la grâce divine y répondant pour passer le cap sereinement.

Aujourd’hui, alors que le monde, en même temps qu’il s’est technicisé, a fait le deuil d’une foi collective dans les derniers secours de la grâce, le vieillard abandonné dans sa maison de retraite impersonnelle ne peut compter que sur lui-même, malgré tous les efforts des professionnels.

Mais sur un plan plus profond, nous ne sommes également pas seuls responsables de notre mort au sens ou la mort est l’imprévu absolu de la vie. Les philosophes, écrivains et théologiens qui ont pris la peine, pendant des siècles de coucher sur papier les affres de la conscience humaine finie le montrent bien. La mort est l’épreuve ultime, le passage, l’aboutissement. Elle a une portée métaphysique qui outrepasse notre seul libre arbitre. Nous ne sommes moralement pas seuls à pouvoir décider du passage. Si la technique a quelque peu effacé cette dimension, elle n’en est pas moins là, enfouie. La mort contrairement à ce que soutient un certain individualisme ne devrait pas plus relever de notre unique volonté que notre naissance.

Mais, indépendamment de la question de notre rapport personnel à la mort, il faut soulever un deuxième point. Celui d’une dynamique sociale conditionnée par l’exigence de croissance et un certain utilitarisme des personnes.

Là, l’hypocrisie est flagrante, à rebours de celle dénoncée par Véronique Fournier. Il ne s’agit pas de liberté ou de respect de la personne. L’euthanasie est le corollaire d’une société ou le technique a pris une place prédominante et ce jusqu’à la fin de vie. Je ne saurais cracher dans la soupe en déclarant que les progrès médicaux sont finalement la mort de l’âme au profit du corps. Mais il faut reconnaître, et cela est bien souligné par Véronique Fournier, que la question de l’euthanasie va de plus en plus se poser. Nous vivons de plus en plus vieux et dépendants. Que faire des personnes âgées dépendantes et malades mentales? Que faire des enfants accidentés de la route que la médecine, dans nos pays, peut maintenir en vie pendant de longues années? Cela coûte cher et demande un investissement social tel dans une société ou les personnes actives sont déjà surchargées de travail et d’exigence de croissance, ou le monde numérique nous conditionne à la vitesse et à l’éparpillement.

En fait cela demande une certaine aliénation de la société, une remise en question de nos modèles sociaux et économiques.Et ça n’est pas gagné, quant on sait que notre fonctionnement social réprouve ainsi un aspect antéséculaire de la conscience morale:

Accompagner et soutenir ceux qui nous précédent jusqu’à leur terme est un devoir moral aussi impératif que celui d’accueillir ceux qui viennent et de leur transmettre un monde habitable, le propre du devoir moral n’étant pas de suivre les contingences matérielles ni de les nier mais de les conduire, voire de les cadrer.

Or, nous vivons dans une société exaltant l’ouverture, la mobilité, la vitesse, qui ne sait alors quoi faire du ralentissement, du repos, de l’intimité inhérente à la condition vieillissante de l’être humain.

Face à cela, que dit Véronique Fournier?

Les soins palliatifs - application qui serait aujourd’hui la plus proche du devoir moral de veille auprès des anciens - font du bon travail, mais ce n’est pas la réponse pour tout le monde et, de toute façon, on n’arrivera jamais à mettre des soins palliatifs partout.

Nonobstant le défaitisme hallucinant d’une telle déclaration, Véronique Fournier va donc s’occuper d’un service auquel elle ne croit pas, pour la raison qu’elle est partisane d’un modèle économique qui sacrifie aux techniques médicales plus qu’à la solidarité humaine l’accompagnement en fin de vie. Cela est dramatique, et il est à souhaiter que la conscience citoyenne ne laisse pas l’erreur croître comme une tumeur maligne, dans une société déjà entre la vie et la mort.

A cela, on ne peut qu’appuyer des initiatives qui, loin de faire tomber le couperet sur notre société, cherche plutôt à la panser. Comme ici, par exemple.

 

A la Une: Saint Jérome écrivant (1606) – Michel Ange Merisi da Caravaggio

Voeux

L’année 2016 doit être celle de la joie et de la miséricorde. Je ne sais avoir d’autres vœux pour cette année, étant donné le contexte de crise que travers nos sociétés humaines.

La joie est une arme, si on l’emploie bien, et elle peut nous permettre de résister, voire de vaincre la morosité ambiante, la peur du lendemain. Mais elle est surtout une nécessité de l’âme, ce qui fait que, même si le temps social était au beau fixe, elle demeurerait absolument requise pour le bonheur humain.

A ce titre, si on se la souhaite chaque année, il faut bien entendre qu’elle est désirable en tout temps et à toute heure. En somme, souhaiter la joie en début d’année, en plein hiver, en contexte de crise, avec tout l’espoir qu’on y met, ne doit pas occulter le fait que la joie n’est pas seulement une réponse à la crise. La joie précède et domine nos vies, et c’est seulement en lui accordant cette place prédominante qu’on peut en goûter tous les fruits.

En effet, à réduire la joie à un simple placebo, un baume écartant pour un temps les tempêtes, on la manque. Il y a dans la joie, la vraie joie un secret, un mystère qui échappe aux contingences dramatiques de la vie humaine.  Ce que je souhaite en ce début d’année, c’est donc que ce mystère se dévoile, pour nous donner vraiment d’être joyeux. On me dira, et c’est bien légitime: cette joie brandie comme un miracle n’est-elle pas un vœu pieux? Et ou la trouve-t-on?

Mon postulat est que la joie est une réalité, un vécu de l’âme originel, aisément saisissable…pourvu qu’on accepte un tant soit peu de se détacher de ses ersatz. Et les ersatz de joie sont légion dans nos sociétés. La joie première et fondamentale qui doit nous éclairer est celle qui vient de la conscience d’être infiniment aimés de Dieu, et d’être tout simplement. Nous existons et ce n’est pas par hasard, Du fait même de nos imperfections, nous avons à disposition, par une nécessité providentielle, la joie de partager avec d’autres nos vies. Et cela, si on prend le temps de s’en souvenir, procure une joie plus profonde, de celle pourtant bien désirable, des petits plaisirs de la vie.

Le remède ultime à la joie, à ce titre, c’est la mort, qui se masque souvent derrière des réalités attirantes qu’on prétend sécuriser et combattre seulement par la technique et le droit (sida, guerre, divorce, et j’en passe). La technique et le droit est à ce titre un formalisme nécessaire mais non suffisant.

En effet, comme le soulignait Paul Ricoeur, une éthique véritable doit adjoindre à ses normes une visée juste, un but qui outrepasse le formalisme moral. Aimer Dieu (attitude merveilleuse aux antipodes des religions barbares et des athéismes sanguinolents) et aimer son prochain sont des attitudes procurant la joie si on veut bien les faire passer avant un contentement égoïste dont nous sommes tous, à un moment ou un autre, friands.

Mais c’est là que la joie appelle la miséricorde. Car nous sommes tous pécheurs, tous faibles devant le vice et lents à nous défaire d’habitudes contraires à la joie.

Vouloir être le premier, se gaver de plaisirs charnels, être adulé, amasser des thunes, boire jusqu’à oublier son existence, rire grassement et méchamment de la misère humaine et de ceux qui ne sont pas comme nous, tout cela, nous le faisons sans cesse.

Et c’est sans doute l’obstacle principal à la joie que nous pourrions goûter. Car nous voyons davantage les ténèbres de nos âmes et notre bêtise inconsidérée que la richesse que nous avons en nous. A ce défaut que certains croient naturels, il faut opposer la miséricorde.

Celle que l’on goûte de manière parfaite dans le confessionnal  et dans la présence du Christ mais qui étend ses ramifications de manière mystérieuse, on peut le croire, jusque dans les humanités les plus éloignées de l’Église.

Celle que l’on goûte  dans le regard des pauvres (‘est-à-dire, tout le monde, à un moment ou à un autre) et qui nous rappelle à notre dignité profonde.

Celle qui nous libère de notre misère et nous permet de se réjouir de la beauté du monde.

Ce sera donc, pour cette année et bien plus longtemps je l’espère, mes vœux à votre égard : une grande joie emplie de miséricorde.

 

A la Une: La Danse (1909-1910) – Henri Matisse

 

 

Robert Baden Powell

 » Chers éclaireurs,

Si par hasard, vous avez assisté à la représentation de Peter Pan, vous vous souviendrez que le chef des pirates était toujours en train de préparer son dernier discours, car il craignait fort que l’heure de sa mort venue, il n’eût plus le temps de le prononcer. C’est à peu près la situation dans laquelle je me trouve, et bien que je ne sois pas sur le point de mourir, je sais que cela m’arrivera un de ces prochains jours et je désire vous envoyer un mot d’adieu.

Rappelez-vous que c’est le dernier message que vous recevrez de moi ; aussi méditez-le.

J’ai eu une vie très heureuse et je voudrais qu’on puisse en dire autant de chacun de vous.

Je crois que Dieu nous a placés dans ce monde pour y être heureux et pour y jouir de la vie. Ce n’est ni la richesse, ni le succès, ni la satisfaction égoïste de nos appétits qui créent le bonheur. Vous y arriverez tout d’abord en faisant de vous, dès l’enfance, des êtres sains et forts qui pourront plus tard se rendre utiles et jouir ainsi de la vie lorsqu’ils seront des hommes.

L’étude de la nature vous apprendra que Dieu a créé des choses belles et merveilleuses afin que vous en jouissiez. Contentez-vous de ce que vous avez et faites-en le meilleur usage possible. Regardez le beau côté des choses plutôt que le côté sombre.

Mais le véritable chemin du bonheur est de donner celui-ci aux autres. Essayez de quitter la terre en la laissant un peu meilleure que vous ne l’avez trouvée et quand l’heure de la mort approchera, vous pourrez mourir heureux en pensant que vous n’avez pas perdu votre temps et que vous avez fait « de votre mieux ». Soyez toujours prêts à vivre heureux et à mourir heureux. Soyez toujours fidèles à votre Promesse scoute même quand vous aurez cessé d’être un enfant – et que Dieu vous aide à y parvenir !

Votre ami »

Lettre d’adieu de Robert Baden-Powell (1857-1941)

Voila donc aujourd’hui un an qu’ont résonné les armes automatiques des frères Kouachi dans la salle de rédac de Charlie Hebdo. On ne s’y attendait pas. Personne ne s’y attendait, pas plus que le 13 novembre on ne s’attendait à la tuerie du Bataclan. C’était, le 7 janvier, un coup porté à la liberté et au respect de la vie, bien plus qu’à la seule liberté d’expression.

Là, deux jeunes à l’esprit tordu déversaient leurs rafales sur des dessinateurs se réclamant, eux, du rire, de la parodie et de la critique libre. La mort de la presse, pourrait-on imaginer symboliquement. Pourtant aujourd’hui, Charlie Hebdo publie encore. Le journal a repris vie ce qui fait dire à Riss qu’il y a une force supérieure à la mort dans Charlie: il y a la vie.

En lisant son édito, c’est ce qu’on pourrait déceler, en lisant vite, dans l’édito de Riss. Rescapé d’un massacre, il veut montrer que la vie est plus forte que la mort, la liberté plus forte que la peur.

Pourtant, là ou, dans cette optique, on attendrait un chant en l’honneur de la force d’âme, de l’amour de la vie et de la joie de vivre, on ressent davantage le fiel et l’amertume de Riss. Riss n’a pas pardonné, n’est pas passé à autre chose, est toujours rivé non à la peur mais au mépris de gens qui ne pensent pas comme lui. Ce qui me frappe dans cet édito, c’est cette espèce de volonté de puissance qui consiste à dire: « Je vous emmerde » à tous ceux qui ne pensent pas comme lui.

Conséquemment, Riss, à mon sens, ruine la liberté d’expression en la réduisant à la possibilité de dire aux croyants d’aller se faire voir. Indépendamment du fait que cela soit stratégiquement peu intelligent (on ne règle pas le problème de la violence en disant aux jeunes en voie de radicalisation qu’ils sont des cons), c’est également profondément mortifère pour une société ouverte et tolérante.

L’attaque de Charlie est à ce sujet proprement irrationnelle. Entretenant une confusion caractéristique de nos sociétés, ou de moins en moins de gens prennent le soi de distinguer islam, christianisme et judaïsme, elle ajoute à cela une confusion dans les sentiments. On oscille chez Riss entre le désir de vengeance, la rage, un orgueil incommensurable. Dans tout cela, pas une once de bonté ou de pitié. Le seul sentiment positif qui semble exprimé est celui du désir de rire. Mais on voit mal ce qu’il y a de drôle dans cet édito, rempli d’une haine confuse et malvenue.

A ce sujet, il convient de reprendre Riss: lui qui prétend être partisan d’un mouvement humoristique ne fait étalage que de sa vindicte. Mais s’il veut rigoler, qu’il rigole. Il montrerait bien plus la noblesse de l’homme face à la barbarie en balançant une vanne que de prétendre défendre l’humour en accusant pèle-mêle les chrétiens, musulmans, juifs, croyants de tout bord, et en les vouant à disparaître.

L’humour, dont Riss se réclame, est une méchanceté. Un anathème. Ça ne fait pas rire, à moins de considérer malhonnêtement que les religions doivent se remettre en question. Mais ce genre de remarque ne veut rien dire. Quelles religions? Quelle religion? Quelles questions doivent-elles se poser? En vertu de quoi?

En réalité, la vindicte de Riss n’est pas seulement une réaction au traumatisme vécu. Elle témoigne aussi d’un laïcisme déplacé et dangereux pour la paix sociale. Et c’est là ou c’est condamnable. Car Riss surfe sur une émotion (le souvenir un an après de la mort de plusieurs journalistes sous les balles des terroristes) pour déballer une haine féroce des religions, quelles qu’elles soient.

C’est du terrorisme intellectuel, Riss. La société n’a vraiment pas besoin de ça. L’éducation de nos enfants non plus qui bénéficieraient plutôt d’initiatives du genre de celles-là.

 

 

Désir de l’homme, amour de Dieu

Une réponse au laïcisme

La polémique qui enflait depuis un mois a donc finalement amené François Baroin à revenir sur les termes employés pour défendre la laïcité dans les institutions publiques. Il concède donc avoir sous-évalué la dimension culturelle des crèches et autres objets religieux dont le caractère patrimonial n’est pas à démontrer.

A l’approche des fêtes de Noël, reconnaître l’importance culturelle de cette fête et de ses symboles est une nécessité. Mais il faut bien comprendre ce qui sous-tend la reculade de François Baroin, et dont peut-être lui-même n’a pas conscience, ce dont je doute, connaissant son laïcisme déterminé.

Depuis la seconde moitié du XXème siècle, nous avons pris l’habitude, dans une fausse imitation de Merleau-Ponty, d’abolir la frontière stricte entre le culturel et le naturel, ouvrant ainsi à la porte à un déconstructionnisme aigu.

Finalement, se dit-on, il est très, voire trop compliqué de se prononcer absolument sur ce qui relève de l’inné et du fabriqué dans les comportements humains. La conséquence immédiate de cela est que ce qui a été fait pendant des siècles peut bien être détruit, de la même façon que cela a été construit.

Cela apparaît clairement comme un élément souvent central des sciences humaines aujourd’hui: psychologie, sociologie, histoire, toutes les sciences humaines tendent à montrer qu’il n’y a rien en l’homme dont on ne puisse soupçonner le caractère culturel, et ce même jusqu’aux déterminismes corporels. Pour avoir de nombreuses discussions avec des gens passionnées d’humanisme, je concède cette difficulté de prime abord.

A ce titre, on ne devrait même pas s’offusquer de ce qu’un jour, notre culture (mais qui sait la définir précisément?) puisse disparaître au profit d’une autre. A la suite de l’AMF et de tous les courants ultralibéraux, nous devrions avec sagesse considérer que tout est impermanent dans les sociétés humaines: morale, science, art, tout bouge et s’enfuit. Ce qui est passé n’est plus, et ce qui sera n’est pas encore. A quoi bon prétendre avec orgueil inscrire l’immuable dans l’être de nos sociétés?

La question de la sauvegarde de la culture ne serait donc pas une question de fond et d’identité métaphysique mais de forme et de politique.

Une culture commune garantit une compréhension mutuelle et une harmonie sociale. Su le plan individuel, on peut le comprendre, ce qui a semblé pendant longtemps inné à l’homme n’est peut-être que le fruit d’une évolution socio-historique particulière, légitimement discutable philosophiquement.

Je pense notamment à la façon d’envisager des questions telles que la différence sexuelle,  la conscience morale,  l’attachement familial, et même le caractère inaliénable de la dignité humaine. Le seul critère décisif en matière de culture et de construction personnelle devrait donc, pour être sûr d’être le plus rationnel possible, la stabilité. Ce que vise une société relativiste, car c’est bien de relativisme qu’il s’agit, quelle que soit la valeur qu’on attache à cette notion, c’est la stabilité, le confort et la liberté civile.

Aussi, dans nos sociétés perturbées, on comprend bien la reculade de François Baroin, (tout comme celle de François Hollande sur la question de la binationalité, mais il faudrait un autre article pour traiter cette question qui engage d’autres éléments).

Agir sur la culture demande du temps (Rome ne s’est pas faite en un jour) et il ne faut effectivement pas sous-évaluer la portée culturelle des crèches…si l’on veut à terme et de manière efficace annihiler une culture populaire que l’on juge d’un autre temps.

En réalité, ce que le laïcisme de l’AMF concède, à travers le retour de François Baroin sur le vade-mecum, met à jour clairement sa volonté teintée de stratégie de démanteler l’héritage religieux, et particulièrement le christianisme dont la présence en France est très enracinée. Le réduire à sa dimension purement culturelle est une parfaite manœuvre pour arriver à ses fins.

Seulement, il faut maintenant être intellectuellement honnête, ce que n’est pas le laïcisme. Cette volonté de réduire à néant l’héritage religieux français en l’effaçant de la mémoire publique n’a aucun sens dans une recherche de paix sociale. La religion provoque plutôt moins les guerres que la drogue, la politique, le commerce, la corruption et j’en passe. Au contraire, de nombreux faits le montrent, la conscience religieuse a une vertu pacifiante et vivifiante exceptionnelle dans la mesure ou elle n’est pas vécue indépendamment de notre capacité à l’intelliger et à l’incarner. Ce que je précise est à prendre en compte avant de me balancer que la religion conduit souvent au fanatisme. J’acquiesce ce « souvent » comme une possibilité, au même titre que les raisons de la guerre, évoquées plus haut.

Mais l’histoire montre que le fanatisme renvoie à autre chose que la religion. Il renvoie à l’orgueil de se croire tout-puissant, ce que vient mettre à bas la conscience d’un Dieu de qui nous avons tout reçu. L’effet naturel de la religion est d’abord l’humilité devant le Créateur. Sa corruption vient de notre difficulté à rendre cette humilité maîtresse de notre orgueil et de nos passions.

A ce sujet, un laïcisme outrancier qui veut mettre hors jeu l’influence religieuse aura plus tendance à communautariser les convictions, renforcer les incompréhensions et monter les populations les unes contre les autres. Car en réalité, il n’est qu’un communautarisme parmi d’autre dont le principe de base est l’athéisme de la société publique. L’AMF n’est pas neutre dans le débat autour des questions de laïcité. Il peut lui-même entrainer la guerre et l’exclusion.

Maintenant, il s’agit de saisir la faute intellectuelle qui consiste, indépendamment de toute volonté politique ou idéologique, à réduire l’expression religieuse à sa portée culturelle. Hervé Mariton l’a très bien montre en réagissant au recul de François Baroin. La religion excède la culture, du point de vue de son origine et de sa finalité. En effet, là ou la culture et la politique ont pour objets la paix sociale, le confort et la stabilité de l’humain, la religion – et l’on pourrait dire de même de l’art et de la morale- tend à dépasser sans cesse le présent et le visible. La religion, et son fondement qui est la foi, dépasse l’homme sans cesse. Et cela n’est pas culturel, si il fallait trouver une chose qui ne puisse pas être fabriquée par la main humaine. L’instinct de vie, l’élan vital, le désir de Dieu, du beau, du bien, du vrai, explose sans cesse nos catégories. Cette réalité est d’ailleurs ce qui fonde toute culture humaine, tout désir d’évoluer, de comprendre, de changer, d’améliorer. Nier le désir spirituel de l’homme pour garantir une paix sociale est une profonde erreur et une insulte au cœur même de notre humanité.

Maintenant, cela n’est pas tout. Si le désir de l’homme s’exprime de manière radicale, dans la foi, l’art, la beauté, cela ne suffit pas encore à rendre compte de ce qu’est la foi, cœur de toute démarche religieuse. La foi jaillit d’une réponse. La crèche n’est pas seulement une façon de s’extasier sur l’innocence d’un enfant-Dieu, il manifeste une présence bien plus forte et plus grande qu’un simple objet patrimonial fait de bois, de paille et de culture humaine.

L’enfant qu’on expose dans la crèche, renvoie pour le chrétien à la proximité même du créateur de l’univers, de celui qui a tiré l’homme de rien et l’a rendu un peu moindre qu’un Dieu, mettant toutes choses sous ses pieds.

Nous avons dans la crèche, l’image d’un Dieu tout puissant, qui a sorti de rien l’Univers et qui manifeste pourtant à la nuit de Noël son désir ultime: être proche de nous et qu’importe sa toute puissance si son voeu peut être exaucé. Nous avons, à la crèche, une réponse ultime au désir de paix et d’amour qui habite le cœur de tout homme. Et cela dépasse à l’infini la simple nécessité d’une vie stable et confortable.

La religion exprime le désir infini de l’homme, la crèche exprime l’amour infini de Dieu. Priver notre culture d’une telle richesse pour le cœur humain, c’est provoquer non pas simplement la mort de la religion mais la mort de l’homme.

 

PS: On pourrait, dans une perspective d’un débat sur la laïcité, me questionner sur l’Islam, le bouddhisme, le zoroastrisme ou quelque autre religion. Ma parole est celle d’un chrétien. Dans ma vie de foi, j’ai pu faire une expérience ineffable de la bonté de Dieu manifestée en Jésus. Je ne prétends donc pas être neutre sur mes convictions religieuses. Je pense toutefois être en accord avec toute conscience religieuse profonde dans ma définition de la religion et de son importance pour la vie sociale, mais je ne saurais me réduire à une vision uniquement extérieure et sociologique de la vie religieuse. Mon bonheur et le bonheur de l’homme tout entier, sa paix et sa vie ont été renouvelées par le don de Jésus sur la Croix et par sa résurrection, encore à l’oeuvre aujourd’hui.

 

 

 

Un amour pressant

Demain sera proclamé dans toutes les églises de France et du monde l’Évangile de la Visitation. Un mystère dont on méconnaît souvent la portée dans nos vies.J’ai parlé il y a peu du lien quasi substantiel de Marie avec Dieu, en soulignant comment ce lien est une matrice idéale pour notre croissance chrétienne. Il se trouve que le mystère de la Visitation le souligne un peu plus, en mettant en exergue un fruit concret: une charité pressante.

Marie, donc, enceinte depuis trois mois, va rendre visite à  sa cousine,, en Judée. Elle y va avec un empressement déterminé et qui plus est dans une région montagneuse. Si Saint Luc, sans doute bien informé auprès de Marie elle-même, nous fait part de ce détail, c’est sans nul doute pour nous signifier une signification particulière de la visitation.

La suite est joyeuse; Marie comme Élisabeth vivent cette rencontre dans une joie profonde. Pour saisir la profondeur de ce qui est vécu, un bref retour sur l’Annonciation est nécessaire. Depuis ce moment ou elle déclare à L’Ange: « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon sa parole », Marie ne vit plus en fonction de son intérêt propre mais d’une mission qui la dépasse.

Alors qu’on pourrait voir à ce moment une certaine passivité de la foi, un certain abandon à la grâce qui prend le relais de la volonté humaine, réduisant Marie à l’état d’outil, la suite immédiate de l’Évangile nous montre une toute autre réalité de Marie.

Marie, qui porte en elle le Christ, le don total de Dieu à l’humanité, se met en route. Motivée par une force qui la dépasse, une réalité qui vient d’au delà d’elle-même, elle est paradoxalement elle-même plus que jamais. Ce n’est pas en volant ni portée par des anges, à la manière d’un Saint Pierre s’échappant de prison, qu’elle va vers sa cousine, mère de Jean-Baptiste. Elle se met en route avec un empressement courageux, malgré la difficulté de la route, que ceux qui ont marché à sa suite connaissent bien, à peu près 150 km à dos d’âne, à travers les montagnes de Galilée, de Samarie et de Judée. C’est cet empressement qu’il convient de regarder comme le fruit immédiat de la venue de l’Esprit Saint.Marie se laisse conduire par Dieu, dans une harmonie parfaite entre la grâce qui vient de Lui et sa propre liberté.

Et l’objet de cet empressement est le prochain. Cet élément n’est pas moindre dans le chemin de Marie, il est même essentiel. Si le Rosaire attache au mystère de la visitation le fruit de l’amour du prochain, ce n’est pas un hasard. Unie à Dieu, le cœur de Marie vit d’une charité pressante. L’amour du Christ la presse, comme le dira plus tard Saint Paul, à propos des Apôtres. En se livrant à Dieu, c’est à son amour pressant pour l’humanité qu’elle s’est ouverte. La liberté dont on parlait plus haut est bien achevée ici dans la capacité de Marie à faire ce qu’elle veut malgré les obstacles: aimer.

Enfin, l’empressement de Marie dévoile celui du Christ. C’est de l’amour de Dieu dont parle Élisabeth lorsqu’elle évoque la joie d’entendre Marie la saluer. Il s’agit d’un amour qui, poussant les hommes les uns vers les autres avec empressement, crée de la communion. Comme le dit si simplement Benoit XVI, « Celui qui aime s’oublie soi-même et se met au service du prochain ».

Cette vérité du christianisme est essentielle et rien que cela devrait nous conduire à méditer des heures durant ce mystère de Marie marchant vers Elisabeth.

Bien sur, il serait faux de dire naïvement qu’il suffit d’être chrétien pour vivre parfaitement de cet amour pressant. Car derrière le fait d’être chrétien se cache trop souvent la lassitude, le repli sur soi, la lâcheté. Ces vices, nous les connaissons. Et l’on sait aussi que la charité n’est pas d’abord affaire d’inscription sur un registre de baptême. Elle est l’affaire de notre empressement à vivre de la grâce reçue, l’amour de Dieu vainqueur du mal.

Dans cette perspective, regarder Marie se presser par une affection divine ne doit conduire ni à nous imaginer parfaits parce que chrétiens, ni à désespérer de nous-mêmes.

Contempler la visitation doit nous pousser à chercher les bras du Père, la présence de Dieu. Noël est fait d’abord pour cela; nous aider à tourner le regard vers le Christ et l’accueillir en nous, comme Marie au jour de l’Annonciation. C’est en accueillant le Christ que l’on devient chrétien. Inscrits dans le temps, nous avons en Marie un parfait modèle de ce à quoi nous sommes appelés: laisser Dieu agir en nous.

A ce titre, il faut rendre grâce à l’Église de nous faire contempler ce mystère. En regardant Marie, nous avons une splendide occasion de nous mettre en route, à notre tour, d’abord vers Dieu, puis vers ceux à qui il nous envoie.

Avec à la clef un effet concret vécu pleinement par Élisabeth et que Noël Chrétien doit surnaturellement provoquer en nous. N’en doutons pas, cette joie d’Élisabeth est aussi pour nous.  Noël s’approche, profitons des derniers instants pour tourner notre regard vers celui qui nous aime et peut nous apprendre à aimer.

A la Une: La Visitation (1503) – Mariotto Albertinelli